Je m’appelle Marguerite Lefebvre, et je suis étudiante en troisième année de théologie à l’Université de Strasbourg. Ce semestre, je suis inscrite au cours Hébreu 291, un module avancé consacré à la lecture des Psaumes dans leur langue originale. Notre professeur, M. Kessler, nous a assigné les Psaumes 107 à 150 comme corpus principal. Ce bloc de textes, souvent appelé le cinquième livre du Psautier, m’a transformée d’une façon que je n’avais pas anticipée.

Le cinquième livre du Psautier : une introduction

Les Psaumes ne forment pas un recueil homogène. Les érudits depuis l’Antiquité ont reconnu que le livre des Psaumes est divisé en cinq parties, à l’image du Pentateuque. Le cinquième livre, qui couvre les chapitres 107 à 150, est le plus long et le plus complexe. Il s’ouvre avec le Psaume 107 qui pose une question fondamentale : comment Dieu intervient-il dans les situations d’extrême détresse ?

En hébreu, ce premier verset s’écrit avec une économie remarquable : הוֹדוּ לַיהוָה כִּי-טוֹב (hodou l’Adonaï ki-tov). “Rendez grâce à l’Éternel, car il est bon.” Quatre mots seulement. Mais dans le cadre du cours Hébreu 291, ce verset simple nous a occupés pendant deux séances entières.

[Link: introduction au livre des Psaumes et sa structure]

Ce que l’hébreu révèle que les traductions cachent

M. Kessler a une façon de tenir un fragment de texte hébreu à la lumière, comme on tiendrait un insecte entre les doigts pour en examiner les ailes. Il dit souvent que les traductions sont des cartes routières, mais que lire l’hébreu, c’est marcher sur le terrain.

Prenons le Psaume 119, ce colosse de 176 versets structuré selon l’alphabet hébreu. En français, on le lit comme un poème didactique sur la Torah. En hébreu, on ressent quelque chose d’autre : chaque lettre ancre le texte dans un ordre cosmique. Le aleph, le bet, le gimel… l’alphabet lui-même devient théologique. Le psalmiste suggère que la Parole de Dieu traverse toute la réalité, de A jusqu’à Z, sans lacune.

Dans Hébreu 291, nous avons passé deux semaines sur le seul Psaume 119. Nous avons analysé les huit noms différents que le psalmiste utilise pour désigner la Torah : תּוֹרָה (torah), עֵדוּת (edout), פִּקּוּד (piqoud), חֹק (hoq), מִצְוָה (mitsva), מִשְׁפָּט (mishpat), דָּבָר (davar), אִמְרָה (imra). Chacun capte une facette différente de ce que signifie la révélation divine.

[Link: Psaume 119 en français, texte complet]

Le Psaume 130 : un cri depuis les profondeurs

Dans ce corpus, le Psaume 130 est celui qui m’a arrêtée dans mon travail. Il commence ainsi : מִמַּעֲמַקִּים קְרָאתִיךָ יְהוָה (mima’amakim qeratikha Adonaï). “Du fond des abîmes, je t’appelle, Éternel.”

Le mot ma’amakim est pluriel. Pas un seul abîme, mais plusieurs. En cours, nous avons débattu de ce pluriel. S’agit-il d’une intensification poétique, d’une profondeur stratifiée ? Mon camarade Thomas, qui avait passé deux ans comme bénévole dans un camp de réfugiés au Liban avant de revenir étudier, a dit quelque chose qui m’est resté : “Il y a des souffrances qui ont des couches. On pense avoir touché le fond, et il y en a encore une dessous.”

Cette lecture, née d’une expérience concrète, a changé ma compréhension du texte. L’hébreu pluriel de ma’amakim n’est pas un artifice littéraire. C’est une observation précise sur la nature de certaines détresses humaines.

[Link: Psaume 130 texte et commentaire]

Les Psaumes des montées : Psaumes 120 à 134

Dans Hébreu 291, une large part de nos travaux portait sur les Psaumes dits shir hama’alot, les “cantiques des montées” ou “chants des degrés”, qui couvrent les Psaumes 120 à 134. Ces quinze psaumes brefs étaient chantés par les pèlerins en route vers Jérusalem, selon la tradition rabbinique, ou peut-être sur les quinze marches du Temple.

Ce qui frappe à la lecture en hébreu, c’est leur densité compacte. Le Psaume 131, par exemple, ne comporte que trois versets. Mais ils contiennent une image inoubliable : כְּגָמֻל עֲלֵי אִמּוֹ (ke-gamoul alei immo), “comme un enfant sevré contre sa mère.” Non plus un nourrisson qui réclame le sein avec urgence, mais un enfant apaisé, dont la relation avec sa mère s’est transformée. David offre cette image comme métaphore de son âme devant Dieu.

M. Kessler nous a demandé de comparer les traductions françaises disponibles. Certaines rendent gamoul par “sevré”, d’autres par “allaité”. La différence est théologiquement significative. En hébreu, gamoul désigne clairement l’enfant sevré, après le sevrage. Ce qui importe n’est pas la dépendance immédiate, mais la confiance acquise.

[Link: les Psaumes des montées, présentation]

Le Hallel égyptien et le Grand Hallel

Les Psaumes 113 à 118 forment le Hallel égyptien, chanté lors des grandes fêtes juives, notamment à la Pâque. Le Psaume 118 est particulièrement dense. Le verset 22, אֶבֶן מָאֲסוּ הַבּוֹנִים (even masu ha-bonim), “la pierre que les bâtisseurs avaient rejetée”, sera cité plus tard dans le Nouveau Testament en référence à Jésus. Mais dans son contexte original, il parle probablement d’Israël lui-même, rejeté par les nations, puis établi comme fondation par Dieu.

Le Grand Hallel, Psaume 136, est construit sur une structure litanique. Chaque verset se termine par כִּי לְעוֹלָם חַסְדּוֹ (ki le’olam hasdo), “car sa grâce dure à toujours.” Vingt-six fois. En hébreu, cette répétition n’est pas mécanique. Elle crée un rythme de conviction, presque hypnotique. Chaque nouvelle déclaration de l’histoire divine est immédiatement suivie de cette réponse communautaire : sa grâce dure.

Le mot hesed mérite une attention particulière. Dans Hébreu 291, nous avons consacré une séance entière à ce terme, souvent rendu par “grâce”, “miséricorde”, ou “amour fidèle”. Aucune de ces traductions n’est fausse, mais aucune n’est complète. Hesed désigne une loyauté affective, une fidélité qui va au-delà du devoir strict. C’est l’amour qui reste quand rien n’y oblige.